Forage ethnique

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Par Amale SAMIE

L'autre jour je suis allé à la campagne pour oublier mon boulot qui est un drôle de boulot parce que c'est un boulot où on travaille pour dessiner un morceau de pain. Y a un truc que j'attends qu'on m'explique: quand est-ce qu'on peut se reposer si on travaille sous prétexte qu'on est au bureau?
Si vous avez la réponse écrivez-moi.
Mais bon, là, je travaille, alors faut pas m'interrompre. Donc l'autre jour, je suis allé à la campagne quand soudain, au détour d'une vache, j'aperçus mon ami Rachid qui creusait un trou. Que fis-je ? Je ne fis ni une ni deux mais je fis : "Oh ! Non, c'est pas possible, cela ne se peut guère, Rachid est atteint par le même coup du sort que moi : il doit travailler pour vivre!".
Figurez-vous que non. Quand j'ai voulu lui témoigner ma compassion, il répondit à la question que je n'avais pas posée: "Je creuse pour retrouver mes racines".
Textuel. Je me suis dit avec ébahissement : "Non seulement Rachid travaille mais en plus il se prend pour un eucalyptus".
Mais Rachid, ébahi par mon ébahissement redressa la vérité: "Non, je ne suis même pas un eucalyptus, je suis Amazigh".
Je me suis dit avec ahurissement : "Non seulement il travaille mais en plus ce n'est pas pour dessiner le pain, c'est parce qu'il cherche ses racines sans se prendre pour un arbre". Grave. Mon ébahissement et mon ahurissement étaient abasourdis.
J'ai été dans des tas de forêts, j'ai aimé très fort une spécialiste de la forêt (elle s'appelait Sylvie), mais un Amazigh, je ne sais fichtre pas quel faciès il a, cet arbre.
Rachid, qui s'est aperçu de mon abasourdissement, m'expliqua l'explication qu'il cherchait à s'expliquer : "Ma mère s'appelle Tida, mon père Bassou. J'ai jamais entendu des prénoms pareils dans le film égyptien, alors soit Cairo Films boycotte mes parents soit je suis qu'un pauvre petit martien de rien du tout égaré parmi les humains, soit alors carrément Amazigh, et là je ne pense pas pouvoir y survivre. Alors pour en avoir le cur net, je creuse un trou pour voir si je suis martien, arabe boycotté ou Amazigh. Parce que si je suis Amazigh, je baragouine une langue qui n'est pas une langue mais un catalogue de dialectes infectieux, mon grand-père est un champion de saut en hauteur comme les chèvres et les singes, quand je mourrai, on pourra pas m'enterrer puisque les Berbères, enfin je veux dire les Imazighen, se cachent pour mourir, et je peux découvrir un "Kenz" parce que je suis Soussi. Que des tuiles, quoi".
Ça y est, je me suis dit, Rachid est perdu pour le genre humain. "Mais qui est-ce qui t'a dit de telles choses sur les Imazighen?". "Les citadins arabophones ", il a répondu. J'ai dit que c'était faux. Il a répondu en me menaçant de sa pioche que c'était vrai" puisque depuis la décision d'enseigner la langue Tamazight en 1994, on a rien fait, que la Commission de l'enseignement a dit la même chose en 1999; que cette langue, qui pourrait bien, je te fais remarquer le conditionnel, qui pourrait bien être ma langue et d'ailleurs, j'en suis pratiquement sûr, puisque mes parents, dès qu'ils se parlent entre eux parlent en catalogue de dialectes infectieux, eh ben que cette langue devrait intervenir dans 15 à 30 % des programmes scolaires selon les régions, et on a rien fait".
Un véritable angoissé, ce Rachid. Enfin, angoissé-flippé-déconnecté. Et il m'a salement mis en colère et je n'ai pas hésité à lui dire le fond de ma pensée qui se compose des points suivants: "Espèce de con, c'est pas ton travail, c'est celui des linguistologues, des ethnicologistes et des autres ennemis de l'unité du Maroc, de son arabité et de son identité. Parce que même les archéologistologues, ils vont faire des fouilles dans 2000 ans et avec les progrès de la science, ils vont découvrir les paroles de toutes les chansons de Tachinouite, Tihihite, Tabaamrante et Rouicha sur les manuscrits bien conservés parce qu'ils ont été consignés dans des montagnes rurales et même que les fouilles seront faciles et le chef des scientifistes dira : "Qu'est-ce que c'est facile de faire des fouilles au Maroc, on retrouve les traces des catalogues de dialectes infectieux sans fouiller vachement, alors pourquoi TOI, Rachid, est-ce que tu te mets à creuser à leur place que c'est un boulot qui est même pas payé ?".
Il a dit : "Je creuse, donc je suis". Qu'est-ce qu'il a voulu dire par là ?
 
On ne peut que saluer le changement d'Amale Samie. Il y a encore quelque temps, personne n'aurait imaginé qu'il défendrait l'amazighité de la sorte. Saluons donc son courage....!!

Je veux juste rectifier une faute....Il s'agit d'une expression que nous avons en commun avec le darija, "ad suwwergh aghrum" ( gagner son pain) . La traduire par dessiner son pain est une faute qui démontre encore une fois que les Amazighs ne connaissent pas leur langue. Même les novices dans le domaine du militantisme amazigh. Un clin d'oeil a Samie...

En fait ad suwwergh aghrum est expression amazigh. Le S emphatisé, qui s'est imposé avec l'usage, a induit en erreur beaucoup de nos arabisants. En fait, ce mot n'a rien à voir avec la photo ou le cinéma.

Suwwer est la forme factitive de "uwwr", une forme qui n'est plus en usage en tamazight, et qui veut dire garantir, assurer, gagner....

Suwwer aghrum, c'est s'assurer son bout de pain. Une expression à 100000% amazigh....

Je rends donc hommage à Dda Abdellah, un très vieux militant amazigh, qui m'a permis encore une fois à voir ce que je ne serais jamais capable de voir tout seul.
 
je penseque tu sous-estime l'engagement de Samie, c'est un vieil article que j'ai repris des archives de Maroc-Hebdo où il écrivait :)
 
J'ai arrêté net de lire son journal en 1995....Depuis, je ne le lis que rarement sauf une fois où il a écrit une chronique où il traitait les militants amazighs d' amazillons ... :-o

Moi, je suis sûr que c'est Maryam demnati qui lui a ouvert un peu les yeux qu'elle avait fermés.
 
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