
Le Nord, cet enfant terrible
Le Rif, c'est un peu l'enfant terrible du Maroc. Un enfant qui aurait été mis au piquet pendant longtemps, qui aurait pris des gifles plus qu'à son tour. Un enfant mal-aimé que son père, le Makhzen, aurait laissé pousser tout seul, pas toujours droit d'ailleurs, en le laissant faire des « bêtises » pour se déculpabiliser un peu de ce manque d'amour filial. Et puis, quand la malchance frappe le rejeton si peu désiré, le père se dit qu'il est temps de tourner la page, d'oublier le passé et de se faire pardonner les claques et le manque d'amour. De renouer le lien. Oui, mais voilà, ce n'est pas si simple. L'enfant a tiré fierté de cette hostilité paternelle. Il est orgueilleux, têtu et surtout rancunier… Il sait que son « père » culpabilise et entend en tirer parti. Mais quel enfant agirait autrement dans pareille situation ?
Trop longtemps laissée à l'écart, que ce soit hors des normes en leur laissant la possibilité de vivre du commerce du kif ou hors des projets qui auraient pu lui permettre de se développer, la population du Rif a nourri une certaine défiance à l'égard du Pouvoir. La réaction des gens de Tamassint dans la commune rurale d'Imrabiten est, à ce titre, symptomatique. Ils sont 1800 irréductibles. Ils manquent de tout, n'ont plus de toit, vivent sous des tentes depuis un an et manifestent deux fois par semaine pour réclamer « leurs droits » : que l'Etat prenne en charge la reconstruction de leur maison en béton armé. Ils ont refusé les 30.000 Dh d'aide prétextant que c'était insuffisant pour se reloger selon des normes antisismiques. Mais on sent que cette lutte désespérée, et jusqu'à présent inefficiente, ne vise pas seulement à recouvrer une dignité avec un toit solide. Si l'Etat n'est pas responsable du séisme du 24 février 2004, il l'est en revanche de quatre décennies de déni…
Des projets constructifs
Pourtant, certains acteurs de la société civile à Al-Hoceima ont l'ambition de sortir de cette relation ambiguë avec le Pouvoir, de dépasser l'« amour-haine » et de canaliser les énergies sur du constructif plutôt que du contestataire.
C'est ainsi que le réseau associatif El Amal a vu le jour au lendemain du séisme, sous l'impulsion de Fouad Bouteyeb, son coordinateur. Ses objectifs : le développement durable et la participation citoyenne. Peu à peu, des associations se sont créées à la ville et dans les douars. Des projets commencent à naître. Certains, tout en étant utiles, semblent classiques comme la construction de bibliothèques, l'instauration de cours d'alphabétisation pour les femmes ou de mesures incitatives pour que les parents envoient leurs filles à l'école. D'autres sont plus originaux. Ainsi, Hamid Tawfik, professeur de sciences naturelles au lycée d'Imzouren, a imaginé de développer la culture du caroubier et de mener une « campagne de plantation » avec ses élèves. « Cet arbre n'a que des avantages. Sur le plan écologique, ses racines permettent d'éviter l'érosion des sols. Sur le plan économique, son fruit multiplie les atouts : il sert à fabriquer le chocolat ou les glaces et est également un très bon aliment pour le bétail », assure ce professeur. « En plus, sa durée de vie est de 500 ans, ce qui en fait le champion du développement durable ». Que le Rif devienne le premier producteur de glaces du Royaume, ce serait une bonne nouvelle, non ?
Aurore D'Haeyer
Lejournal-hebdo.com